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Quelque part
près d'Asilah, une route difficile conduit à l'aride décor, où sont
plantés plus de cent cinquante menhirs, autour d'un tumulus. Bien peu de
touristes s'y aventurent. C'est pourtant là que vécurent les premiers
habitants connus du Maroc, il y a quelque cinq mille ans. À cette
époque, l'Afrique du Nord est chaude et humide, le Sahara une savane
peuplée de grands animaux, les vertes vallées du Sud (le Drâa, le Dadès)
sont de grands fleuves. Bien des siècles plus tard (XIIème siècle avant
notre ère), les Phéniciens, grands navigateurs, créent un port à Lixus,
près de Larache et un autre sur l'île de Mogador, face à notre actuel
Essaouira. Puis Carthage s'y implante, comme dans pratiquement tout le
bassin méditerranéen. Les ports que sont aujourd'hui Melilla, Tanger,
Asilah datent de cette époque (VIème siècle avant notre ère), et durant
près de cinq siècles, Carthage règne sur l'essentiel du territoire
marocain que nous connaissons. Le royaume de Maurétanie (ne pas
confondre avec la Mauritanie. au nord du Sénégal) gardera son nom après
la chute de l'Empire carthaginois (146 avant J.-C.) et pour les premiers
Berbères, ces territoires maritimes s'ajouteront à l'ouest de l'Algérie.
Le royaume est riche. Il exporte de l'huile d'olive, des poissons séchés
et marinés, et envoie à Rome, pour le cirque, des animaux sauvages -
lions et éléphants - qui pullulent encore en Maurétanie. C'est une
erreur. Tant de richesses attirent Caligula ; il fait assassiner
Ptolémée, le fils du souverain berbère Juba Il et, après quatre ans
d'une guerre sans pitié, l'empereur Claude déclare la Maurétanie,
province romaine (en 42), ce qui en fait une suite naturelle des
provinces Bétiques (andalouses),où Claude est déjà implanté... Il s'en
tient prudemment aux villes dont il a besoin : Ceuta, Tingis (Tanger),
Sala, Volubilis (la richesse du site montre le profit tiré de leurs
nouveaux territoires par les Romains) et laisse les seigneurs berbères
gouverner le reste du territoire et lui apporter leurs tributs. Cela
dure six siècles. Comme toujours dans l'histoire, c'est la richesse du
pays qui attire les ennemis. Les Arabes venus de Tunisie mettront trente
ans à soumettre les Berbères, mais en 710, Ibn Noussair prend le pouvoir
; il nomme Tarik gouverneur de Tanger et, histoire de ne pas être
encombré par un homme aussi batailleur, il l'expédie outre-Méditerranée,
conquérir la péninsule ibérique, alors entre les mains des Wisigoths.
C'est fait en trois ans (711/713). Vers 740, le Maroc, encore très peu
christianisé, est converti à l'islam.
En 788, un chérif arabe s'installe à Volubilis, fait amitié avec les
chefs berbères et crée une ville, Madinat al-Fas (Fès), dont il se
couronne roi, sous le nom de Idriss 1er. Pendant deux cents ans, les
assassinats se succèdent ; Omeyyades espagnols et Fatimides tunisiens
s'affrontent. De même que, en Andalousie, la guerre de succession
wisigothique avait ouvert la porte aux Berbères, une grande tribu de
nomades sahariens va régler les conflits marocains, en s'emparant du
pouvoir.
En 1073, un chef almoravide, Youssef ben Techfine entame la conquête du
nord du Maroc, de l'Algérie et d'al-Andalus, soit un puissant empire
musulman, sur lequel les Almoravides régneront jusqu'au milieu du XIIème
siècle, avant que leur chef ne soit assassiné par les Almohades. En
1150, le calife almohade Abdel Moumen règne sur un gigantesque empire.
l'Espagne, le Maghreb entier et jusqu'à la Libye. Les Rois catholiques
espagnols ne vont pas tarder à lui en reprendre une partie. La
reconquista dure deux cent quatre-vingts ans (1212/1492), et cette
longue période est aussi le commencement de la fin pour les Almohades.
Les Mérinides, une tribu de nomades venue cette fois du Sud algérien
(Tlemcen), avancent vers le nord du territoire, créant au passage des
pistes caravanières dont ils ont besoin, et qui préfigurent une partie
des routes actuelles. En 1276, le premier sultan mérinide, Abou Youssef
Yacoub s'installe à Fès et monte jusqu'à Marrakech. Plus cultivés que
guerriers, les trois sultans Mérinides qui se succèdent en
quatre-vingt-dix ans, n'agrandiront pas leur royaume, mais ils donneront
au Maroc un élan intellectuel, bâtiront les villes impériales, avec ce
faste dont nous retrouvons la trace (la Koutoubia, la tour Hassan, la
Giralda de Séville) et encourageront lettrés et voyageurs à aller voir
le monde, à raconter ce qui se passe dans les étranges pays qu'ils
ignorent. C'est ainsi qu'Ibn Battuta visitera La Mecque, une partie de
la Russie et l'Asie centrale, l'Inde, les Maldives et jusqu'à Pékin et
Ceylan, avant l'Espagne et l'Afrique noire. Et, des décades durant, ses
récits feront autorité dans le monde, en matière de connaissances
géographiques. Cette élégante culture ne suffit pas à leur garder le
trône. Le dernier des Mérinides est assassiné par un proche et, après la
longue période de gabegie qui suit, les Portugais mettent la main sur
les côtes atlantiques marocaines. C'est à eux que les ports d'Asilah, de
Tanger, Larache, Agadir, Essaouira, Safi... doivent leurs massives
fortifications. Leurs brutalités, les razzias, les assassinats auxquels
ils se livrent, finiront par provoquer une révolte dans la population.
Des chorfa (chérif, au pluriel), qui se disent descendants du Prophète,
se répandent dans les campagnes, prônant la djihad, la résistance aux
Portugais chrétiens, donc infidèles. Les Saadiens, soi-disant chorfa,
qui prennent la tête du mouvement, n'ont évidemment pas la seule défense
de la religion en tête. Ils agissent en opportunistes, en s'emparant des
pistes caravanières. Leur excès d'ambition ramènera les Portugais et
offrira le pouvoir à d'autres dynasties. Pour faire court, on peut dire
que de 1511, arrivée des Saadiens, à 1664, guerres contre les chrétiens
et guerres civiles se succèdent. Jusqu'à l'arrivée de Moulay Ali Chérif,
le premier des Alaouites. Près de huit siècles plus tard, passé des
guerres et un protectorat, la dynastie est toujours au pouvoir...
Avec des hauts et des bas, les fils de Moulay Chérif finiront de donner
au Maroc l'essentiel de sa splendeur actuelle. Le plus brillant des
souverains alaouites, Moulay Ismaîl, contemporain de Louis XIV, crée
notamment Meknès, mais aussi fait aussi construire Essaouira, tel que
nous le connaissons, et au pied de la colline de Anfa, édifie la ville
qui va devenir le plus important port d'Afrique du Nord, Casablanca.
Mais la paix semble un vain mot au Maroc. Le grand Moulay Ismaîl mort en
1727, les tribus de l'Atlas, n'ayant plus à craindre sa main de fer,
commencent à s'agiter, cherchent à conquérir les côtes ; les factions
religieuses sèment le trouble dans les campagnes fils et frères se
disputent le pouvoir. Le Maroc est criblé de dettes, ne possède pas
d'armée. À partir de 1800, Espagnols et Français vont profiter de ces
divisions. Les Européens commencent à créer des « consulats »,
c'est-à-dire des comptoirs commerciaux , en 1930, ils sont près de cent
mille installés un peu partout au Maroc ; ils seront un demi-million à
la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1844, les Marocains perdent la
bataille de l'Isly (Algérie) ; en 1859, les Espagnols se lancent à
l'assaut du Sahara ; comme sous la France féodale, de nombreux caïds
(seigneurs) ont plus de pouvoir que le sultan, tel le Glaoui de
Marrakech.
En 1906, l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, est à Tanger. L'année
suivante, sous le prétexte de pacifier la région, les Français déjà
installés en Algérie, traversent le Maroc occidental et, après quelques
combats contre les Espagnols (au sud) et les Allemands (Agadir), offrent
leur « protectorat » au sultan Moulay Hafid. Celui-ci signera avec
Lyautey, le 30 mars 1912, le traité de Fès, qui lui laisse un pouvoir
apparent seulement. Ce qui n'empêchera pas des milliers de Marocains
d'aller se battre sur les fronts sanglants de Verdun et de la Somme,
durant la guerre de 1914/1918. Toutefois, le Maroc profite d'un début de
modernisation, et ses enfants apprennent "nos ancêtres les Gaulois..."
De 1939 à 1945, une fois de plus, les Marocains s'engagent aux côtés des
Français, dans la Seconde Guerre mondiale, mais l'heure des
revendications a sonné. Les mouvements indépendantistes s'agitent depuis
quinze ans et le sultan Mohammed ben Youssef réclame l'indépendance..
Pour toute réponse, il est déporté à Madagascar en 1953.
Deux ans plus tard (novembre 1955), la France, incapable de contenir les
factions qui se soulèvent de toutes parts, le rappelle. Accueilli en
triomphe par son peuple, Mohammed V exige l'indépendance. Le traité est
signé le 2 mars 1956. En octobre, l'Espagne quitte l'essentiel du nord
et Tanger...
En quelques
années de règne, le roi Mohammed V réussit un presque miracle : il est
I'homme qui a libéré le Maroc, il fait l'unanimité autour de son nom, de
ses réelles qualités. Il utilise les progrès que le protectorat a pu
apporter au pays et a l'intelligence de permettre aux étrangers de
continuer leurs entreprises, conscient de ce qu'ajoutent ces capitaux à
l'économie de Maroc.
Il n'aura malheureusement pas le temps de mener à terme son projet de
souveraineté démocratique. Le 26 février 1961, il meurt sur une table
d'opération. Bien des Marocains le pleuraient encore des décades plus
tard... Son fils Hassan Il monte sur le trône.. et tout change. Le
nouveau roi est un homme d'une rare culture, arabe comme française. Il a
été formé par son père, a une très haute conscience de son pouvoir et
règne avec autorité sur toutes les affaires politiques, religieuses et
militaires. Hassan vit royalement. il ne cache pas ses sympathies
francophiles. Pour une jet set parfois voyante, il organise des fêtes
mémorables, de fastueuses diffas. Il voyage. Cela choque une population,
dont une grande partie vit « au-dessous du seuil de pauvreté », comme on
l'écrit aujourd'hui i, et sans la moindre assistance médicale. Les
intellectuels commencent à dire tout haut ce que les pauvres n'osent pas
formuler. Et les factions endormies se réveillent. Hassan Il échappe par
miracle à des émeutes qui le visent, à un attentat jusque dans son
palais, à l'attaque de son avion personnel. I'Istiqlal, qui avait milité
pour l'indépendance aux côtés de son père, se rebelle. Comme dans toute
révolte, un intellectuel, prend la tête des factions, Mehdi ben Barka.
Plus grave pour la couronne, une partie de l'armée, menée par le général
Oufkir, soutient ben Barka. Jusqu'en 1972, les répressions sont dures.
Les deux hommes disparaissent et leurs familles sont exilées. En 1975,
Hassan lance une action géniale. Les Espagnols (le Polisarjo) lui
disputent toujours le Sahara occidental. Alors le roi prend la tête
d'une « marche verte » et, suivi d'une troupe qui grossit à chaque
village, marche sur le Sahara. Les gens simples ont besoin d'images.
Comme la « longue marche » de Mao avait rassemblé la Chine derrière lui,
la « marche verte » de Hassan Il enchante le peuple marocain, qui oublie
provisoirement ses griefs. Puis la propagande monte habilement en
épingle la chance qu'il a eu d'échapper aux attentats. Sans nul doute,
Allah le protège, Il a la « baraka ». En Europe, il a une cote
excellente. Il ouvre largement le pays aux investisseurs étrangers, qui
couvrent la côte Atlantique et les abords des villes impériales (surtout
Marrakech) d'hôtels - clubs, de golfs. Au point d'agacer souvent l'élite
marocaine. C'est un fin politique et il est vrai - entre autres - que le
Maroc affichera toujours un islam très modéré et que le roi se pose
quasiment en médiateur entre la Palestine et Israël. Cependant, malgré
la spectaculaire « marche verte », une guérilla larvée continue avec le
Polisario, et l'ONU commence à parler d'intervention... En 1990, le
Maroc donne donc des signes de détente intérieure. Le roi libère
quelques prisonniers politiques ; une Chambre basse est élue au suffrage
universel et les premières élections du pays ont lieu en 1997. Pas trop
manipulées... Le 23 juillet 1999, Hassan Il meurt « des suites d'une
longue maladie » et son fils aîné, Mohammed VI, monte sur le trône. Il a
trente-cinq ans, et l'habitude de représenter son père depuis l'âge de
huit ans. Il a fait ses études à l'école du palais et, contrairement à
la plupart des jeunes Marocains nantis, à la faculté de droit de Rabat ;
il a aussi travaillé avec Jacques Delors à Bruxelles et soutenu sa thèse
de droit à Nice, sur le thème de la coopération de l'Europe et du
Maghreb. Il trouve une situation intérieure désolante. Seulement
cinquante pour cent des hommes et trente pour cent des femmes sont
alphabétisés ; un quart de la population urbaine est au chômage ;
l'assistance médicale est toujours inexistante... Le début de son règne
est spectaculaire. En quelques semaines, il se débarrasse de Driss Basri,
ministre de l'Intérieur et - on le dit assez haut homme de main très
impopulaire, autorise le retour d'Abraham Sarfaty et semble vouloir
enfin lancer le Maroc vers la modernité, et une politique sociale. Il
s'entoure de jeunes cadres, qu'il connaît depuis ses études. La Bourse
de Rabat devient une place monétaire moderne. En quelques mois, sa
popularité grimpe en flèche. Lorsqu'il conduit une cérémonie officielle
en grande tenue traditionnelle blanche, il rassure la vieille garde.
Lorsqu'il pilote sa voiture, se promène dans les rues en chemisette,
serre des mains, embrasse les vieilles, il ravit le peuple... Mais les
changements tardent à venir. Le jeune roi n'accorde aucune interview et
nul ne sait vraiment qui est « M.VI » ni comment il vit. L'avenir dira
ce qu'il fera de son royaume...
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