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Culture : Chaleur et poussière, les pastels marocains de Mynett
Posté par Googler le 19/8/2005 0:17:53 (346 lectures)

On croit souvent que le pastel, ou crayon à l'huile, est un moyen d'expression d'invention relativement récente, mais il est en réalité si vénérable qu'on en retrouve la trace à la fin de la Renaissance et au début de la période baroque; il était employé, entre autres, par des artistes comme Guido Reni (1575-1642). Et à partir du milieu du 18e siècle il était devenu courant, surtout chez les peintres français ; Quentin de la Tour est sans doute le meilleur représentant de ce que l'on pourrait appeler des portraits de cour au pastel. Et l'aube de l'ère industrielle, de l'impressionnisme, du cubisme et de l'abstraction n'a provoqué aucune diminution de sa popularité. Henri Matisse (1869-1954) a fréquemment employé le pastel, ainsi que Picasso, les plus grands de tous les maîtres modernes.

Le crayon à l'huile est resté populaire parmi les artistes de toutes les écoles, parce qu'il leur permet de travailler avec des couleurs en poudre pure, alors que les autres méthodes de peinture nécessitent un mélange des couleurs qui peut ne pas rester fixé, se détériorer, ou s'altérer complètement avec le passage du temps. Un peintre peut travailler rapidement ou lentement au pastel, il n'y a pas besoin d'un temps de séchage. L'artiste expérimenté sait que la tonalité du tableau fini restera constante, à condition de ne pas employer de fixatif.

Celui qui manque d'expérience est souvent tenté d'employer des aérosols à base de laque qui fixent la peinture à la surface du tableau. Cela cause invariablement une altération des couleurs perceptibles et, pire encore, détruit complètement la surface du finissage, remplaçant l'effet poudreux par une texture de peinture.

Idéalement, la peinture devrait chercher à obtenir une clarté des couleurs, une application légère du crayon, avec aussi peu de dessins de base que possible, afin de permettre à la couleur et à la texture du papier, ou du support en général, de prendre part à l'effet, de façon à créer une œuvre pleine de délicatesse, de légèreté et d'un effet immédiat. Loin de vouloir imiter la peinture à l'huile ou l'aquarelle, le pastel est un moyen d'expression à part entière, mais un moyen qu'il vaut mieux employer pour des œuvres d'art relativement petites, particulièrement des paysages ou des portraits. Entre les mains d'un maître, le pastel peut être utilisé pour produire des œuvres d'une fraîcheur à couper le souffle, pleines de spontanéité et de mouvement. Et entre les mains de David Mynett, c'est exactement le résultat obtenu.

Dans cette exposition, Mynett n'a pas commis l'erreur trop fréquente des peintres occidentaux travaillant en Afrique du Nord et qui est de donner au «public» ce qu'il souhaite invariablement : des copies de seconde classe et peu inspirées de peintres orientalistes du 19e siècle, des «ré-interprétations» de Delacroix et Fortuny, Tapiro et Pontoy. Et il n'a pas peint non plus ce que certains considèrent comme des sujets évidents : jeunes femmes autochtones en costumes traditionnels, fantasias, mosquées et mariages. Au contraire, il a représenté le Maroc vu par l'œil honnête d'un artiste talentueux qui essaye de capturer la beauté de la simplicité, que ce soit sous la forme d'une vieille ferme, une falaise, ou d'une scène quotidienne de marché.

Dans Poulets fermiers sur les falaises près de Tanger, les immeubles décrépits sont presque d'un intérêt secondaire pour les yeux qui sont attirés par les plumages des coqs brillants comme des joyaux au premier plan, avec la turquoise de la mer en toile de fond. Il n'y a rien d'orientaliste dans une telle œuvre, mais les Tanjawis reconnaîtront immédiatement la ferme à moitié en ruine près de l'ancienne voie romaine Via Julia Traducta, tout au bout de la route de la vieille montagne, à l'ombre du Palais Royal.

Les Rochers chérifiens, Tanger est une autre œuvre qu'un Tanjawi pourra tout de suite identifier. Cet assemblage distinctif de roches couleur de miel, si souvent peint par Sir John Lavery, R.A., et James McBey, est aussi familier à tous les natifs de la ville blanche que la mosquée de la casbah ou Bab El Fez.
Dans ces peintures, Myett ne démontre pas seulement sa maîtrise technique du pastel, mais aussi sa connaissance de Tanger. Il connaît et aime les endroits secrets de la ville où règne encore le calme et une beauté préservée et c'est ce qui lui permet de peindre Tanger comme seul le cœur peut la voir. Dans la Baie de Tanger, il nous présente une vue panoramique étonnante de la ville blanche, exécutée depuis le haut de la montagne, sur la crête boisée derrière D'Jemma Americano et faisant face au village d'Amrah Saïd.

Combien de touristes, en été, ont-ils admiré cette magnifique vue de Tanger, ce paysage de terre de sienne et d'ombre, et puis la vue ensoleillée de la ville qui brille comme un joyau et se détache sur une mer lapis-lazuli et turquoise ? Et combien de touristes d'un jour reconnaîtraient la vue de la casbah et de la médina, Tanger, peinte de la terrasse du café Iris, adjacent au plus populaire des restaurants fast-food : MacDonalds ?

Mynett a délibérément et minutieusement choisi de présenter à son public une exposition du Tanger connu et inconnu. Sable balayé à travers la plage, Tanger est une vision si courante qu'elle ne demande aucune explication, si ce n'est que l'artiste, grâce à la parfaite maîtrise de son moyen d'expression, est même parvenu à capturer l'expression fugitive de ces tempêtes de sable estivales qui altèrent les couleurs généralement perçues de la ville, blancs vibrants et gris tourterelle, en teintes délicates d'aigue-marine et rose corail pâle.

Mais cette exposition n'est pas uniquement consacrée à Tanger. Mynett l'a soigneusement et intelligemment partagée entre des vues de la Perle blanche du Nord avec d'autres d'Essaouira, la Perle rose du Sud. Et quelles peintures il nous offre ! Dans Sur les remparts, Essaouira, Mynett capture le son, l'odeur et l'énergie de l'océan lorsqu'il s'écrase contre les remparts atlantiques de la vieille ville. Il capture aussi toute la romance de la « Cité d'Othello» en incluant dans sa composition une vue du fort qui garde le port fort qu'il ne peint pas comme quelque chose de solide et de résistant, mais comme une silhouette, un mirage d'un mauve frémissant.

La violence de l'Atlantique, la furie des vagues qui viennent s'écraser là et les embruns projetés par le vent sont superbement représentés dans Etude de la mer, Essaouira. Dans cette œuvre, Mynett utilise la consistante poudreuse du pastel à l'huile pour laisser les embruns et le vent envelopper pratiquement celui qui regarde son tableau, produisant ainsi une marine superbe dans laquelle les personnages identifient la culture mais non l'endroit, sauf pour les cognocenti.
Poussière et oranges est un autre triomphe artistique, un exemple de Mynett au plus haut de son inspiration. Il exploite au maximum la texture du support, utilise une palette pâle, et la nature poudreuse du crayon à pastel pour rendre une impression palpable de chaleur, de poussière et de vent.

David Mynett est un peintre de génie, non parce qu'il a inventé une nouvelle technique, fondé sa propre école de peinture, ou adopté une palette non conformiste, mais, beaucoup plus simplement, à cause de son don sans égal de choisir et de représenter des sujets qui se prêtent tout naturellement à son mode d'expression préféré. Ses pastels tremblent de chaleur, étouffent ceux qui les regardent de leur poussière, les aveuglent par leurs tempêtes de sable, les assourdissent du mugissement des vagues et les enveloppent d'embruns : l'observateur s'intègre à ce qu'il observe. Et cela est la preuve indéniable du talent de Mynett, non seulement ses peintures imitent la vie, mais elles vivent.

Source : LEMATIN

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