Mohamed El Gahs : «Nous avons beaucoup de retard à combler»

Date 21/8/2005 14:44:16 | Sujet : Maroc

Le Secrétaire d'Etat chargé de la Jeunesse dresse un bilan exhaustif des réalisations au profit des jeunes


Le Matin du Sahara et du Maghreb : Peut-on dresser un bilan de ce qui a été réalisé au profit de la jeunesse ?
Mohamed El Gahs : Il est difficile de livrer un bilan exhaustif dans un entretien comme celui-ci. Avec l'avènement de S.M le Roi Mohammed VI et le développement du projet de société qu'il pense et qu'il met en œuvre, il est clair que la politique de la jeunesse a énormément changé parce qu'elle est aussi inspirée de ce projet de société global qui a des principes, des valeurs, des mécanismes et des objectifs. Je peux vous parler de ce que moi j'ai vécu dans ce ministère.
Il y a aujourd'hui une nouvelle politique de la jeunesse et d'ailleurs comme son nom l'indique cela veut dire que c'est bâti sur un certain nombre de ruptures nécessaires notamment dans la manière de concevoir la jeunesse, d'aborder ses problèmes, de lui parler et surtout de l'écouter et de la faire participer. En gros, le rôle d'un ministère comme celui-là est d'accompagner la jeunesse du pays avec des actions, des programmes, des idées et une pédagogie qui lui permettront de traverser cette période de la vie qu'est la jeunesse. Pour aller très rapidement, la première idée de rupture, c'est d'arrêter de considérer la jeunesse comme étant un stock. Pendant des décennies, les discours de tous les intervenants nous parlaient de la jeunesse comme étant un état figé.

La jeunesse est un flux continu. Au moment où je vous parle, il y a une partie de la population marocaine qui était jeune au moment de mon arrivée au ministère et qui pour des raisons d'âge ou de changement de statut social n'est plus ce que nous considérons nous comme étant la cible de notre action. La deuxième rupture, c'est d'arrêter de considérer, ce qui est une erreur très répandue au Maroc pour des raisons politiques, idéologiques et de paresse intellectuelle, les jeunes comme une classe sociale à part. Dans cette acception erronée, les jeunes sont tous les mêmes. Ils ont les mêmes revendications, les mêmes demandes, les mêmes besoins et pensent la même chose. Il fallait rompre définitivement avec cette vision.

Les jeunes ne peuvent pas être traités de la même manière parce que les jeunes sont aussi divers et pluriels que la société dans laquelle ils vivent. C'est en fonction de leur appartenance sociale et géographique mais également en fonction de leurs désirs, de leurs convictions et de leurs goûts, qu'il fallait déterminer une politique cohérente pour répondre à leurs attentes. C'est de cette réflexion que découle ce que nous appelons, la nouvelle politique de la jeunesse avec tous les programmes que nous avons mis en œuvre ces deux dernières années.

La jeunesse est une période de la vie qu'il faut vivre pleinement. Ce n'est pas une espèce de salle d'attente où l'on s'installe en attendant d'accéder à la vie réelle. Moi ma mission, c'est d'inciter cette jeunesse et de lui donner envie de vivre cette partie de la vie avec ses doutes, ses problèmes, ses joies, ses bonheurs et ses réussites tout en se préparant à une étape ultérieure. C'est à cet âge là que se décide ce qu'on va devenir et donc c'est là où nous pouvons soit donner le goût de la vie soit ôter toute chance d'intégration dans la vie telle que nous, nous la rêvons pour notre pays.

Comment vous pouvez fédérer à travers ce projet de société des jeunes qui n'ont ni les mêmes inspirations ni les mêmes convictions et qui ne réagissent pas de la même façon par rapport aux attentes qu'ils ont ?
Il y a souvent beaucoup de malentendus. Moi quand je parle ici des jeunes, je vise vraiment les jeunes que nous accompagnons et que nous formons avant même qu'ils ne rentrent dans le domaine des grands choix de la vie. J'essaye donc justement de réduire la part à la fois du «zombie» et du fanatique. De toute façon, ce sont des marginalités qui existent un peu partout. Moi mon rôle, c'est de travailler pour que les cas extrêmes soient les plus réduits possible. Comment répondons-nous à la diversité que vous soulignez ? Nous avons imaginé une politique où il faut qu'il ait le livre pour ceux qui sont susceptibles d'aimer la lecture. Il faut qu'il y ait du sport pour ceux qui sont attirés par l'action collective. Il faut qu'il y ait du théâtre pour ceux qui ont une prédisposition artistique.

Il faut qu'il y ait aussi de la musique pour ceux qui se sentent attirés par la musique. Pour ceux, parmi les jeunes qui désirent voyager, nous proposons également des programmes de voyages au Maroc et à l'étranger. Nous offrons aussi des universités populaires à une catégorie de jeunes qui n'a pas pu pour différentes raisons accéder à l'enseignement supérieur. Avec ces programmes, nous avons beaucoup de chance de toucher toutes les catégories et tous les goûts qui peuvent exister chez les jeunes. Une bonne politique de la jeunesse est une politique qui offre le choix le plus riche et le plus varié pour pouvoir intéresser le maximum de personnes.

Tout le génie supposé ou souhaité de gens qui travaillent sur ces projets c'est de pouvoir donner l'envie à un jeune qui est venu pour une activité donnée de s'intéresser aux autres activités proposées. Si nous arrivons à les intéresser tous à tous ces domaines, nous aurions alors réussi.

A vous entendre exposer vos programmes, on a l'impression d'être devant une nouvelle politique de socialisation du citoyen ?
Bien sûr. Moi je suis là pour former des citoyens. Nous sommes en transition démocratique. Nous sommes en train de changer de société sur le plan politique, économique et social. Il y a bien sûr des acquis et des choses que nous avons déjà réalisées. Ce qu'il y a de fragile dans tout ca, c'est que ce n'est pas irréversible. Tout ce que nous engrangeons sur le chemin de la démocratie, de l'Etat de droit et du redressement économique, n'est jamais à l'abri d'une régression. Mon rôle, c'est de préparer des jeunes d'aujourd'hui pour qu'ils puissent à la fois protéger ce qui sera accumulé d'ici là.

Ce qui leur permettra de prendre le relais et construire les futures étapes de notre projet de société. C'est comme ça que nous pouvons nous assurer que le combat que nous menons aujourd'hui aura un sens et une continuité. Ce sont ces jeunes que nous formons actuellement qui auront la charge, demain, de poursuivre ou pas ce que nous sommes en train de faire.
Ces actions sont naturellement mues par des valeurs qui sont la patrie, l'appartenance à une communauté, les règles d'appartenance à cette communauté, la joie de vivre, la tolérance et l'acceptation de la différence, la liberté, l'effort, la raison, la solidarité…

Cette profusion d'activités que vous programmez, n'a t-elle pas pour objectif de pallier les carences de l'école et de la famille ?
Si c'est le cas, ce n'est ni conscient ni délibéré. C'est pour pallier un retard historique. Un ministre de la jeunesse qui viendrait faire des plans sur 15 ans soit c'est un « humoriste involontaire » soit c'est un incompétent notoire parce que les jeunes n'attendent pas. Quand on vient me dire que pour les colonies de vacances, il fallait seulement faire 5 OOO. Eh bien, si je ne fais pas une action de masse dans un pays qui compte 30 millions d'habitants où il y a près de 18 millions de jeunes dont beaucoup sont sans moyens, ce serait dérisoire. Je n'ai pas le droit, au nom d'une prise de risque zéro et d'un confort personnel, de dire aux jeunes d'attendre 20 ans pour réaliser quelque chose.

Les jeunes c'est maintenant. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps et les phénomènes inquiétants et dangereux que nous constatons aujourd'hui dans la société sont le fruit de cet attentisme constaté pendant des décennies et parfois même d'une certaine démission.

Nos programmes veulent tout simplement démontrer que nous pouvons faire beaucoup de choses avec les moyens dont nous disposons et qui sont ceux de notre pays. Ici et maintenant. Pour et avec les jeunes.

Dans votre démarche, le quantitatif ne prend-il pas le dessus sur le qualitatif ?
C'est l'argument de tous ceux qui n'ont rien à dire sur le fond. Je ne dis pas ça par rapport à vous en tant que journaliste. Pour les universités populaires que nous avons organisé, je vous demande d'aller voir dans les pays développés et riches qui ont essayé de faire la même chose et de comparer. Nous avons eu dans ces universités 20 milles personnes et donc il est clair que ce n'est pas la Sorbonne, mais des salles bien équipées avec des professeurs dispensant des cours et cela pour moi n'a pas de prix. J'en connais qui avec beaucoup de moyens seraient incapables d'organiser ne serait-ce qu'une séance.

C'est quoi la qualité dans une colonie de vacances ? Quand vous renouvelez à 100 % les équipements qui étaient en dégradation totale et que vous multipliez par quatre l'espace et que vous l'équipez. De quelle qualité parle-t-on alors ? Quand vous formez en trois ans plus de 10 600 encadrants avec des diplômes reconnus même en France permettant à leurs titulaires de travailler dans le secteur associatif, est-ce de la qualité ou de la quantité ?
Cette idée d'opposer le qualitatif et le quantitatif est une manière pour ceux qui n'osent pas dire qu'il ne faut rien faire, de mettre des bâtons dans les roues.

Certains disent que nous sommes en train de formater des citoyens au bon vouloir de Mohamed El Gahs…
Nous pouvons retourner le compliment aux personnes qui n'ont ni formaté, ni ne réussiront à formater qui que se soit. Beaucoup de gens me prêtent d'ailleurs des intentions qui me sont totalement étrangères. Il y a une méconnaissance de la part de ces gens parce que la jeunesse est tellement diverse, tellement intelligente avec tout ce qu'il faut de doute, de scepticisme et d'enthousiasme qu'elle est capable de savoir ce qu'elle veut.

Je n'ai pas eu besoin de ce poste pour exister intellectuellement ou politiquement. Donc, ce n'est pas à ce poste que je vais formater ou ne pas formater. J'ai d'autres moyens pour «recruter» et « influencer». De toutes les façons, mon métier et ma nature, c'est d'être un homme d'influence au sens intellectuel du terme. Je voudrais expliquer que quand je suis arrivé à ce poste, je voulais faire de ce ministère, un département au-dessus des calculs politiciens et les gens qui sont dans le milieu qu'ils soient de la droite la plus conservatrice ou de la gauche la plus radicale, le savent.

Il faut savoir que chaque jeune à en lui quelque chose d'unique. Et moi j'ai besoin de rechercher ces particularités pour les ajouter à d'autres et pouvoir construire quelque chose de collectif et c'est pour cela qu'il s'agit justement d'une politique d'anti-formatage. Je forme des jeunes aux valeurs universelles de la nation, à la raison, à l'engagement, à la liberté, à l'art, des citoyens imprégnés et armés pour pouvoir agir et choisir librement.




Entretien réalisé par Karim Douichi | LE MATIN



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