
A Andijan, à la mitrailleuse lourde, l'armée ouzbèke a tiré sur la foule
Date 24/5/2005 9:48:35 | Sujet : International
| A l'aube du vendredi 13 mai, à Andijan, ville de 300 000 habitants dans la vallée du Ferghana vaste oasis de rizières, de champs de coton et de vergers sur l'ancienne route de la soie en Asie centrale , une foule est massée sur la place, saisie d'effroi et d'excitation. Dans la nuit, vers minuit, des insurgés armés se sont emparés d'un dépôt d'armes et ont défoncé à l'aide d'un camion les grilles de la prison, libérant des centaines de détenus, dont vingt-trois entrepreneurs locaux.
Ils ont ensuite fait irruption dans le bâtiment de la mairie. Sur la place Babour, des milliers d'habitants, laissant libre cours à leur exaspération contre le régime du président ouzbek, Islam Karimov, au pouvoir depuis 1989, ont commencé à s'assembler.
Le sort de vingt-trois entrepreneurs est l'élément central qui a déclenché la révolte. Depuis le mois de février, le procès de ces hommes, accusés d'"extrémisme religieux" , se déroulait à Andijan. Une foule de partisans et de proches suivait les audiences et le verdict devait être prononcé le 12 mai. La veille, les autorités annoncent la suspension du procès et son déplacement vers une lointaine province, proche de la mer d'Aral, ce qui provoque une vague de colère dans la ville.
Parmi les accusés figuraient les deux frères de Khassan Charikov, un jeune homme frêle de 27 ans, aujourd'hui réfugié au Kirghizstan, dans un campement de tentes militaires, planté au creux d'un vallon bordant la rivière Kara Daria qui marque la frontière avec l'Ouzbékistan.
DIFFICULTÉS ÉCONOMIQUES
Aux côtés de quelque 500 autres rescapés qui réclament l'asile politique au Kirghizstan, Khassan livre le récit de ces journées qui ont débouché sur le massacre de plusieurs centaines d'hommes, de femmes et d'enfants, dans l'après-midi du 13 mai, par l'armée ouzbèke.
"Mes frères, Chakir et Chavkiat, dirigeaient une entreprise de confection, qui employait une quarantaine de couturières" , raconte-t-il. "A partir de juin 2004, le SNB -les services secrets ouzbeks- a commencé à exercer des pressions sur eux et d'autres hommes d'affaires de la ville, par des vérifications fiscales et des menaces de fermeture. Mes frères faisaient partie d'un réseau d'entrepreneurs, des fabricants de meubles, d'outils, des commerçants, qui s'entraidaient. Ils sont devenus très populaires au sein de la population, car ils donnent du travail aux gens. Les employés recevaient des aides médicales, des repas gratuits. Dans les mahallas -quartiers traditionnels ouzbeks-, on organisait des fêtes, on cuisait le mouton, on distribuait des cadeaux. Mes frères aidaient l'orphelinat. Tout était fondé sur une certaine éthique."
Sur la place Babour, ce 13 mai, des habitants s'expriment, à tour de rôle, à l'aide d'un haut-parleur saisi dans la mairie, où sont retenus en otages quelques gardiens et des fonctionnaires, dont le procureur de la ville. Des hommes se plaignent des difficultés économiques. Des femmes protestent contre la vague d'arrestations qui a sévi ces derniers mois. La foule grossit. Khassan Charikov parle de "30 000 manifestants" . La mission de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), à Tachkent, évoque "5 000 à 10 000" personnes. Aucun slogan islamiste n'est prononcé, seulement des appels à la "justice" et à la"liberté".
Vers 10 heures, un véhicule blindé de l'armée, dont des forces se sont peu à peu concentrées dans les ruelles adjacentes, prenant en tenaille la place Babour, ouvre le feu sur les manifestants, faisant plusieurs victimes. Des hélicoptères militaires apparaissent dans le ciel. La foule, qui a entendu, à la radio, que le président Karimov s'apprêtait à se rendre à Andijan, croit un instant qu'il s'agit de lui et que des négociations auront lieu.
Vers midi, d'autres tirs retentissent, provenant d'un autre véhicule blindé, qui passe en trombe le long de l'avenue Navoï, équipé d'une automitrailleuse et suivi d'un camion rempli de soldats. Les blessés et les morts (entre dix et vingt cadavres) sont transportés vers la mairie.
A l'intérieur du bâtiment, le jeune Khassan commence à envoyer des messages électroniques, sur un ordinateur de la municipalité, "à des journalistes et agences de presse que nous connaissions car ils avaient suivi le procès des vingt-trois" .
Selon des informations recoupées par des diplomates occidentaux à Tachkent, des négociations téléphoniques ont lieu entre les insurgés et le ministre ouzbek de l'intérieur, Zakir Almatov. La revendication des manifestants la remise en liberté des vingt-trois accusés est jugée inacceptable par le président Karimov.
"BEAUCOUP DE MORTS"
Vers 17 heures, les tirs de l'armée se font plus intenses et une partie de la foule quitte la place, le long de l'avenue Choulpon, la seule issue possible en raison de l'encerclement militaire. Des soldats, embusqués derrière des rangées d'arbres, ouvrent le feu. Des corps tombent. Des insurgés armés se déploient de part et d'autres des manifestants, "pour nous protéger contre les soldats" , relate Khassan Charikov. "Les femmes et les enfants au milieu !" criaient ces hommes, qui avaient placé des otages, des fonctionnaires locaux, en première ligne.
C'est à la hauteur du cinéma Choulpon, au bout de l'avenue bloquée par un dispositif de blindés et de snipers de l'armée, juchés sur des toits d'immeubles, que se produit le plus grand massacre. A la mitrailleuse lourde, les soldats visent la foule. "Il y a eu beaucoup, beaucoup de morts" , raconte Khassan Charikov. "On était plaqués au sol, ça a duré quinze minutes. J'ai levé la tête et j'ai vu des enfants, des femmes couverts de sang, des jambes éclatées par l'impact des balles, des têtes fracassées. Le sol était couvert de flaques ou se mêlaient le sang et la pluie. A cet endroit, les hommes armés qui nous protégeaient sont tous morts."
Un groupe d'habitants réussit à s'enfuir par une ruelle latérale et entreprend une longue marche, toute la nuit, vers la frontière kirghize, où un groupe de soldats ouvre le feu alors qu'ils avancent le long d'un sentier, faisant huit morts. "Ma femme est tombée, touchée par une rafale de balles dans les reins" , raconte le vieil Akram Zahidov, assis sous une tente, à Kara Daria.
Selon la mission du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Ouzbékistan, il est possible au regard des impacts de balles tirées à bout portant sur une quarantaine de corps que l'armée ait achevé certains blessés, après la fusillade d'Andijan. De nombreux corps ont ensuite été évacués par camions. L'accès aux hôpitaux, aux morgues et à l'école "numéro 15" où des cadavres ont été regroupés, reste à ce jour interdit aux ONG et au CICR.
D'après l'OSCE et le CICR, ces événements auraient coûté la vie à des centaines de personnes (de 300 à 500) et non à 1 000, comme l'ont affirmé certaines sources. L'OSCE souligne qu'"aucun avertissement n'a été adressé par l'armée à la foule, pacifique et non armée" , et que "les insurgés n'ont pas tiré sur les militaires avant l'attaque" . Ce qui invalide la version du président Karimov, selon lequel aucun civil non armé n'a été visé par des tirs.
Source : LEMONDE
|
|